A.T.: Que raconterait Dmitri Savitsky lui-même sur cette photographie et sur l’homme qui y figure, s’il la voyait pour la première fois? D.S.: Il dirait que c’est quelqu’un d’autre. Cette époque n’est plus. Et pas seulement pour moi. Mon ami, le photographe italien Luc Faggi, a pris cette photo en 1992 environ (j’ai peur de me tromper) à la terrasse de la Closerie des Lilas. Depuis ce temps-là, le monde où nous vivons et votre humble serviteur, qui malgré tout son amour pour la solitude dépend cependant de ce monde, ont changé. “Thème sans variations” est sorti en français. Les cinq ou six récits, qui prennent parfois la longueur de nouvelles, sont écrits à moitié ( et pareils à des trains ne pouvant atteindre la gare à cause de la rupture d’un caténaire...). Des amis chers ont quitté cette vie pour toujours, comme s’ils l’avaient fait d’une soirée en bande entière. On a arrêté “49 minutes de jazz”. La propriétaire du studio que je louais dans le quartier de la Taganka parisienne ( rue du Pot de fer) m’a demandé de le quitter. Le temps libre a disparu, tel un phénomène. Le calendrier s’envole à une vitesse d’enfer. Chaque jour est soit un lundi, soit un mercredi. Il me rappelle quelqu’un, sans plus... Ou plutôt il provoque en moi des reproches, car j’ai réalisé terriblement peu de choses... R.P.: Dans quelques années vous vous direz: “J’ai vécu la moitié de ma vie à l’Ouest”. Avec quel sentiment célèbrerez-vous cette date? D.S.: Avec terreur. En premier lieu, ce sera la preuve que l’ennemi triomphe. On ne peut arrêter Chronos dans son cannibalisme. Où ai-je vécu la seconde moitié de ma vie? Réellement en Occident? C’est une question que j’aurais posée différemment : peut-on quitter la Russie? Et je répondrais : non ! Je n’ai jamais quitté la Russie, je suis simplement passé à une manière de vivre schizophrénique plus ouverte, je me suis fêlé, je me suis dédoublé, je me suis aménagé une double exposition... Depuis 1978, deux films sont projetés sur le même écran - l’ancien sur mon ancienne patrie et l’actuel sur le présent proposé. R.P.: Votre voix est connue de toute la planète russophone. Comment expliquer ou avec quoi comparer cette sensation de communiquer avec un auditoire de plusieurs millions de personnes? D.S.: Je ne souffre pas de mégalomanie. Lorsque j’ai compris, qu’il n’était plus possible de vivre avec les droits d’auteur de mes livres, j’ai commencé à travailler pour la presse. Onze ans pour la française. Il y a eu ensuite un tournant. Je suis parti en Italie, sur l’ile d’Ischia. L’aimable professeur de littérature russe Fausto Malcovatti, en apprenant que je cherchais un refuge poétique afin de “bâcler” les 10 chapitres de mon nouveau livre, m’avait offert les clés de son castel familial, du 18e siècle à ce qu’il paraît. J’avais signé un contrat avec la maison d’édition parisienne “Ramsay”, reçu une avance, m’étais rendu à Naples et de là, en bateau jusqu’à Ischia. Ce castel était perché sur le rivage et deux de ses murs plongeaient dans la mer. Ma machine à écrire désapprit bientôt à gazouiller et se tut. Je restais assis des journées entières sur la terrasse en pierre avec une bouteille de whisky et je regardais cette mer extraordinaire, pleine d’îles minuscules, où pendant la nuit la nature lançait des feux d’artifice. Le Vésuve était en face. Apparemment, il avait ses sorties de secours sur les îles. Et sur cette terrasse, en écoutant par habitude la BBC, j’ai appris qu’en URSS il s’était produit un effondrement, que tout avait craqué. Et j’ai eu envie de passer à la langue russe, ce qui m’a conduit à la radio. Mon auditoire était en effet gigantesque, de plus on m’écoutait d’Australie, d’Argentine, de Nouvelle-Zélande, de New-York, de Los Angeles, de Jaffa, de Prague (d’une prison !), de Varsovie, de Cracovie, sans compter la Russie... Mes auditeurs m’ont beaucoup appris. Je leur en suis reconnaissant... R.P.: Votre premier livre sorti en France en 1980 “L’antiguide de Moscou” a été réédité deux fois, ce qui témoigne de votre succès d’auteur. On a désiré et on désire adapter vos oeuvres à l’écran. Vous avez publié cinq livres. Que racontera le sixième? D.S.: J’ai peur de dévoiler mes sujets. Ensuite l’inspiration me fuit. Je peux seulement dire que j’ai toujours cinq - six sujet et ils se développent tout seuls, ils vivent leur propre vie. Sur la “fiction”, je me tais. Hormis la “fiction”, j’aimerais écrire une encyclopédie vivante du jazz - une histoire d’amour pour le jazz, et parallèlement un récit sur les jazzmen, rencontrés ou non. J’aimerais écrire quelque chose d’autobiographique, mais cela m’effraie toujours. Comme disait feu un écrivain de la rue Gorki : “ C’est un acte précrématoire”. J’aimerais dire des choses aux Français. Comme dans “Les hommes doubles” sur les Russes, mais pour eux sur eux. Je pense que j’en ai trouvé la forme. Ce seront des lettres d’un ami défunt aux questions sur la France duquel je n’ai pas eu le temps de répondre. Il y a également un texte complètement mûr “L’homme d’une fois”. En français “L’homme jetable” est mieux. Le plus dur est d’écrire tout cela. Il faut être relativement libre. Et où prendre le temps maintenant, je ne sais pas. R.P.: Tous les récits et essais ou reportages que vous écrivez pour la radio sont très imagés, visuels. N’avez-vous jamais eu le désir de les éditer ou de les filmer sous le titre “L’anti-guide de Paris”? D.S.: En aucun cas. Du fait que je travaille dans une zone intermédiaire, il ne faut pas embrouiller le lecteur. Il se trouve d’un côté ou de l’autre. On n’a pas besoin d’expliquer à un Français ce que c’est qu’un coq au vin, ni à un Russe ce que c’est qu’un borchtch. Les textes avec un contexte social sont étroitement orientés. Et le titre “L’anti-guide de Paris” m’a été, hélas, emprunté par un ami. L’idée a germé. Le Paris inconnu... C’est réalisable... R.P.: Vous avez des photographies qui “ tombent exactement dans le mille ”. C’est une attirance fortuite pour cet art ou plus profondément ancrée dans votre vie, comme pour la littérature? D.S.: En photographie je ne suis qu’un dilettante. Mais j’aime photographier. Et je vais certainement continuer à le faire. Je vous propose de choisir pour cette interview quelques photographies, si naturellement, en tant que professionnel, vous ajoutez votre commentaire.... R.P.: Chacun d’entre nous a ses “émissions favorites”. Pour beaucoup d’entre nous “49 minutes de jazz” que vous avez animée pendant 16 ans en faisait partie. Pourquoi a-t-il fallu nous priver, nous admirateurs de cette émission ? 693 fois à multiplier par 49 minutes font 33957 minutes ou 565,95 heures de plaisir. Et si quelqu’un désirait écouter à nouveau son émission favorite, où doit-il chercher l’enregistrement ? D.S.: Dans quelques écoles musicales, on enseigne maintenant, à ce qu’il paraît, l’histoire du jazz d’après les programmes de “49”. Quiconque le veut peut télécharger à partir du site de “Radio-Liberté” et, on m’a dit, qu’à Kiev et à Moscou passent déjà de mains en mains des DVD avec la collection complète des programmes. R.P.: Que peut dire un Parisien russe qui vit dans cette ville depuis presque trente ans sur le Paris artistique russe actuel? D.S.: Je connais très mal le Paris russe. Il est divisé en clans, en groupes, défendant leurs véritables ou pseudo-intérêts. Je suis plutôt un solitaire. Je l’étais et le suis resté. Quand tu as dépassé 60 ans, tu commences à réfléchir - à quoi bon tout cela. Mais “un vieux chien a du mal à apprendre de nouveaux tours de passe-passe”. R.P.: Quel rôle, d’après vous, joue ( si elle en joue vraiment un par rapport aux précédentes) l’émigration russe de nos jours? D.S.: La toute récente? Elle devient un milieu normal et simple de vie. Elle répète en miniature l’autre société et ses travers, que ces gens ont quittée. Ils passent au-travers d’une métamorphose (pas tous) de “désaimantation” du soviétisme. R.P.: Traditionnellement, à la fin de l’interview, nous vous demandons de raconter une histoire drôle ou gaie de votre vie professionnelle. D.S.: A 17 ans, je travaillais dans le studio-théâtre “Sovremennik” comme technicien de scène et accessoiriste. Au cours d’une tournée en Sibérie, à Kemerovo me semble-t-il, je n’ai pas réussi à quitter la scène ( je fixais un portillon, quand on a ouvert le rideau). J’ai dû rester assis près du portillon la moitié du spectacle. Plus tard, à Moscou déjà, pendant le changement de décor, sans baisser le rideau, pratiquement dans l’obscurité totale (mon rôle consistait à sortir d’un côté des coulisses, suspendre une lampe et regagner l’autre côté des coulisses par l’avant-scène), Micha Kazakov, qui traînait quelque part un fauteuil, me bouscula et je tombai en hurlant dans la fosse d’orchestre sur le piano ouvert. Le plus drôle est que le public a commencé à applaudir, tant il était avide sans doute d’avant-gardisme...
Alexis Terzieff
А.Т.: Что бы рассказал об этой фотографии и о человеке изображенном на ней сам Дмитрий Савицкий увидев её впервые ? Д.С.: Он сказал бы, что это кто-то другой. Той эпохи нет. И не только для меня. Этот снимок мой друг, итальянский фотограф Люка Фаджи сделал году (боюсь соврать) в 92 на террасе Closerie des Lilas. С тех пор изменился и мир, в котором мы живем, и ваш покорный слуга, который при всей любви к самоизоляции, от этого мира все же зависит. Вышла «Тема без вариаций» по-французски. Написаны наполовину пять или шесть рассказов, иногда вытягивающихся уже до повестей (и все как поезда при обрыве линии электропередачи не могут добраться до вокзала..). Ушли из жизни навсегда любимые друзья, эдак как с вечеринки, целой компашкой. Закрыли «49 минут джаза». Хозяйка попросила меня покинуть студию на парижской Таганке (rue du Pot de Fer). Свободное время исчезло, как феномен. Календарь облетает с дикой скоростью. Каждый день – либо понедельник, либо какая-нибудь среда. Так что с человеком с этой фотографии я не знаком. Он мне напоминает кого-то но не более… Или скорее он во мне вызывает укор, так как сделано было ужасно мало... Или скорее он во мне вызывает укор, так как сделано было ужасно мало... Р.П.: Через несколько лет Вы скажете себе : "Половину моей жизни я прожил на Западе". С каким чувством Вы отметите эту дату ? Д.С.: С ужасом. В первую очередь это будет доказательствами того, что враг побеждает. Кронос неостановим в своем каннибализме. Где я прожил вторую половину моей жизни? Действительно ли на Западе? Это вопрос, который я поставил бы по-другому: можно ли уехать из России? И ответил бы: нет! Я никогда не уезжал из России, я просто перешел на более открыто шизофренический образ жизни, надтреснул, раздвоился, устроил себе двойную экспозицию… С 78 года два фильма прокручиваются на одном и том же экране: бывшее на бывшей родине и нынешнее на предполагаемой нынешней. Р.Р.: Ваш голос известен всей русскоязычной планете. Как объяснить или с чем сравнить ощущение общения с многомиллионной аудиторией ? Д.С.: Я не страдаю мегаломанией. Когда я понял, что на заработок с книг больше нельзя выжить, я стал работать для прессы. 11 лет для французской. Затем произошел перелом. Я уехал в Италию, на остров Иския. Любезнейший профессор русской литературы Фаусто Мальковатти, узнав, что я ищу поэтическое убежище, дабы накатать глав 10 новой книги, одарил меня ключами от семейной кастеллы, кажется 18 века. Я подписал контракт с парижским изд-вом «Рамзей», получил аванс, добрался до Неаполя и оттуда на алискафо – до Искии. Кастелло этот стоял на берегу и две стены уходили в море. Пишущая машинка моя вскоре разучилась щебетать и заткнулась. Я сидел днями на каменной террасе с бутылкой виски и смотрел на это необыкновенное море, полное крошечных островов, с которых ночами природа пускала фейерверки. Везувий был напротив. Видимо на островах были какие-то его запасные выходы. И вот на этой террасе, слушая по привычке BBC World Service, я узнал, что в Совдепии произошел обвал, все поехало по швам. И мне захотелось перейти на русский язык, что и привело меня на радио. Аудитория действительно была какой-то гигантской, причем писали из Австралии, Аргентины, Новой Зеландии, Нью-Йорка, Лос-Анджелеса, Яффы, Праги (из тюрьмы!), Варшавы, Кракова, не считая одной-шестой... Мои слушатели меня многому научили. Я им признателен... Р.П.: Ваша первая книга вышедшая во Франции в 1980 году : Анти-гид Москвы" была переиздана дважды, что говорит об авторском успехе. Ваши произведения хотели и хотят экранизировать. Вы издали пять книг. О чём расскажет шестая ? Д.С.: Я боюсь раскрывать сюжеты. Потом не пишется. Могу лишь сказать, что у меня всегда пять-шесть сюжетов и они сами развиваются живут самостоятельной жизнью. Про fiction молчу. Но кроме fiction хотелось бы написать эдакую живую энциклопедию джаза – историю влюбленности в джаз, а параллельно рассказ о джазменах, встреченных и нет. Хотелось бы написать нечто автобиографическое, но это всегда пугает. Как сказал один покойный писатель с улицы Горького – «это все предкремационный акт». Хотелось бы кое-что сказать французам. Как в «Раздвоенных Людях» о русских, так и им – о них. Я думаю, я нашел форму. Это будут письма к покойному другу, которому я не успел ответить на его вопросы о Франции. Есть так же вполне сложившийся текст – «Одноразовый человек». По-французски лучше – L’homme Jetable – Самое трудное – все это записать. Нужно быть для этого относительно свободным. А где это нынче взять – я не знаю. Р.П.: Все Ваши парижские радио-рассказы, радио-очерки или репортажи очень зримы, визуальны. У Вас не возникло желание их издать или снять под названием "Анти-гид Парижа" ? Д.С.: Ни в коем случае. Дело в том, что работая в межзоннике, нельзя путать читателя. Он или с той, или с этой стороны. Французу ведь не нужно объяснять, что такое петух в вине, а русскому – борщ. Тексты с социальной подоплекой – узконаправленны. А название Антигид по Парижу у меня, увы, увел один знакомый. Идея – была. Эдакий неизвестный Париж.. Это – осуществимо.. Р.П.: У Вас очень точно "попадающие в точку" фотографии. К этому искусству у Вас случайное влечение или более жизнено-глубокое как к литературе? Д.С.: В фотографии я все же дилетант. Но снимать люблю. И видимо буду и дальше. Я вам предлагаю на выбор для этого интервью, несколько снимков – если конечно, как профессионал, дадите свой комментарий.. Р.П.: У каждого из нас есть свои "передачи-привычки". У многих из нас такой передачей была "49 минут джаза" которую Вы вели на протяжении 16 лет. Почему нас, поклонников этой передачи, нужно было лишить этой любимой привычки ? 693 выпуска умножить на 49 минут получится 33957 минут или 565, 95 часов удовольствия. А, что если кто захочет снова послушать любимую передачу, где искать запись ? Д.С.: По программам 49 в России нынче преподают, насколько я знаю, историю джаза в некоторых музыкальных школах. Всяк кто хочет скачивает 49 с сайта «Свободы» и, мне сказали, что и в Киеве и в Москве уже ходят по рукам ДВД с полным собранием программ. Р.П.: Что может сказать русский парижанин проживший в этом городе почти три десятка лет о сегодняшнем творческом русском Париже ? Д.С.: Я очень плохо знаю этот русский Париж. Он разбит на кланы, на группы, защищающие свои настоящие или псевдоинтересы. Я скорее одиночка. Был и есть. Когда тебе за 60, начинаешь задумываться – почему. Но «старый пес плохо учиться новым фокусам». Р.П.: Какую роль, на Ваш взгляд, играет (если вообще играет в сравнении с предыдущими) русская эмиграция наших дней ? Д.С.: Совсем новая? Становится простой нормальной средой обитания. Повторяет в миниатюре то общество и его перекосы, которое эти люди покинули. Проходит через метаморфозу (не все) «размагничивания» от совковости… Р.П.: В нашей традиции, в конце интервью, попросить Вас рассказать смешную или весёлую историю из Вашей профессиональной жизни. Д.С.: В 17 лет я работал в театре-студии «Современник» рабочим сцены и бутафором. Во время гастролей по Сибири, кажется в Кемерово, я не успел уйти со сцены (я прибивал калитку, когда открыли занавес. Так я и просидел возле калитки полспектакля. Позже, уже в Москве, во время перестановке при открытом занавесе, практически в полной темноте (моя роль заключалась в том, что я должен был выйти из одной кулисы, повесить лампу и по авансцене уйти в другую) меня задел Миша Казаков, тащивший куда-то кресло и я, завопив, упал в оркестровую яму на открытый рояль. Самое забавное, что публика начала хлопать, видимо то была жажда авангардизма…
Алексей Терзиев