LITERATURE / ЛИТЕРАТУРА
TATIANA IANKOVSKAIA / ТАТЬЯНА ЯНКОВСКАЯ
TATIANA IANKOVSKAIA / ТАТЬЯНА ЯНКОВСКАЯ
TYSHKOVSKAYA
SAVITSKY
TEXTES
A la mémoire de Leonid Kounine.
Памяти Леонида Кунина.
Tatiana Iankovskaïa est née à Leningrad, a fait ses études à la faculté de chimie de l’Université de Leningrad, a travaillé dans un Institut de recherches scientifiques. Apré avoir émigré aux Etats-Unis en 1981, elle a enseigné, travaillé dans des compagnies privées, dirigé un laboratoire. A partir de 1991, elle a publié quelques articles sur la littérature et l’art dans les journaux. La nouvelle parole russe”, “Panorama” et dans la revue “Continent”. Sa prose a été publiée dans la revue “Le messager”.

A la mémoire de Leonid Kounine.

LA QUINTESSENCE DE TOUTES LES PHILOSOPHIES.

Quelqu’un a trouvé un fruit, pas mûr,
On a secoué le tronc - il est tombé.
Voici une chanson sur quelqu’un qui n’a pas chanté
Et avait une voix - mais il ne l’a pas su...
Le cheval au galop et l’oiseau à tire d’aile.
A qui la faute? A qui la faute?

Vladimir Vysotski

Mon Dieu! Hier, j’ai parlé au téléphone avec le gendre de ma défunte tante Frida et il m’a dit qu’à Netanya Senia était mort. J’ai, naturellement, immédiatement pensé à cette explosion dans un restaurant, car Senia était seul et croyant, et pouvait en toute vraisemblance venir y fêter le début de la Pâques juive. Mais non - en fait, il était tombé de la fenêtre du premier étage de la synagogue. Mon Dieu, mais comment avait-il bien pu en tomber?
Le gendre de tante Frida m’a dit, que Senia avait appris a faire le “crocodile”, c’est une position sur une main lorsque le corps se trouve en position horizontale,-oui, Senia avait des bras puissants, il les avait musclés pour compenser la faiblesse de ses jambes - et, certainement, avait-il fait ce “crocodile” sur l’appui de la fenêtre pour divertir les enfants et il avait perdu l’équilibre. Mais personne ne sait rien au juste.
J’ai naturellement tout de suite pensé au suicide: en effet, Senia était invalide, orphelin, et de plus seul. Non, - dit le gendre de tante Frida, ce n’est pas possible, parce que Senia était croyant. Les rabbins pour parer a toute éventualité, n’avaient probablement pas cherché à découvrir la raison, car s’ils avaient découvert, que Senia s’était suicidé, ils n’auraient pas pu l’enterrer selon le rite religieux. Et ainsi on l’avait enterré, et même une organisation avait promis de donner de l’argent pour un monument. Oui... Comme on chante dans une célèbre chanson populaire russe, “et ma famille ne saura pas, où est ma tombe”. Maman chantait cela autrefois. Après tout, voudra-t-elle le savoir?
Senia n’avait pas vraiment de famille proche, des cousins, dispersés dans le monde entier. Non, je mens, il avait un demi-frère et une demi-seur, beaucoup plus âgés, mais le contact avec eux était perdu, parce que leurs mères ne désiraient plus connaître son père depuis que Sveta était apparue.
Moi, je ne suis rien pour Senia, j’aimais simpleement tante Frida, comme ma propre tante, et Senia était son neveu, bien que par l’âge il aurait pu être son petit-fils. Tante Frida avait le surnom de GB*. Non parce qu’elle avait une autorité telle, que tous la respectaient et lui
*GB est la traduction de “Ts K”, qui signifie “Tselouiou krepko”, mais également “Tsentralny Komitet” (Comité Central).

obéissaient, mais parce que pour aller plus vite elle signait ainsi ses lettres: GB Frida, ce qui signifiait grosses bises, Frida.
Maman était la petite-nièce du mari de tante Frida. A 38 ans, comme ma grande-mère et mon grand-père, il avait été arrêté. Ils reçurent tous dix ans, sans droit de correspondre, et personne ne les avait plus jamais revus. Maman avait quinze ans, et tante Frida la prit chez elle. La fille de tante Frida, Milotchka, avait alors douze ans. Pendant le siège, elles vécurent ainsi ensemble, et plus tard furent évacuées ensemble, parce que l’Université où Maman s’était inscrite avant la guerre était évacuée dans la même ville que l’Institut, où travaillait tante Frida.
Pendant le siège, Maman fit également mieux connaissance avec Efim, le père de Senia. Il était le frère cadet de tante Frida. De la taille et de la force d’un grenadier, avec de grands yeux noisette de juif, dans lesquels toute la tristesse du monde était carrément voilée par des lueurs malicieuses. Mais il n’était pas rusé, et plutôt naïf. Quand commença le premièr automne de la guerre, tante Frida et les jeunes filles se mirent à vivre dans une pièce, pour économiser le bois de chauffage. Et Efim venait souvent les voir et restait coucher, car il habitait en banlieue. Et il était plus facile de se nourrir ensemble. Efim était ingénieur des ponts et chaussées, il avait une quote-part réservée. Sa ration était la meilleure de toutes, et il mettait tout dans le pot commun. Et quand on réduisait les rations, il apportait alors parfois du gibier et de la viande. Il appelait ainsi les pigeons et les chats. Les femmes seules ne s’y seraient jamais décidé. C’est sûrement pour cela que papa, sachant comment Maman avait vécu pendant la guerre, aimait par la suite taquiner son ami-chasseur, quand son épouse servait le lièvre rapporté de la chasse, préparé soit avec une sauce à la crème fraîche, soit dans du vin blanc avec du jus de tomate, soit avec des amandes à la manière catalane: “Il me semble avoir entendu miauler ce lièvre hier dans l’entrée”. En gros, ils s’aidaient les uns les autres à survivre. Etait-il bon? Plutôt inoffensif et insouciant ce que l’on prend souvent pour de la bonté. Il plaisait aux femmes, les trouvait facilement et les perdait tout aussi facilement. Seule Sveta, plus jeune que lui de presque quarante ans, resta avec lui jusqu’à la fin, mais c’était déjà beaucoup plus tard. Pas un congé, pas une mission ne se passaient sans femme. Il leur faisait galamment à toutes la cour, son doux rire de baryton se posait en contrepoint sur leur ricanement. Un jour, tante Frida demanda à Efim de m’emmener à Moscou, chez mes grands-parents paternels. Efim y allait en mission. Il faisait des efforts, pourque je ne m’ennuie pas, et décida de m’emmener au wagon-restaurant. En chemin, il me coinça les doigts dans la porte du wagon. Efim se faisait énormément de souci, il en pleurait presque lui-même, les lueurs drôles et malicieuses de ses yeux cédèrent même la place à toute la tristesse du monde. Je ne me souviens plus comment j’ai hurlé, mais finalement fatiguée de pleurer, je m’endormis. Je fus réveillée par son rire et un ricanement enroué. Ouvrant les yeux, je vis une femme rousse mal coiffée aux grosses jambes, assise à côté de lui. Il me la présenta, comme à une adulte, nullement troublé par sa vulgarité. ils faisaient déjà des projets de rencontre à Moscou.

Efim avait été marié trois fois. Sa première épouse le quitta pour les sciences et soutint sa thèse, la deuxième le quitta pour un autre, et la troisième se réfugia dans la folie, après que Senetchka ait eu la poliomyélite à un an. Il se mit à boîter des deux jambes. Au debut, Efim espérait qu’Emma quérirait, il la faisait périodiquement quitter l’hôpital et la prenait à la maison, mais il se résigna ensuite à l’idée, que c’était sans espoir. Il passait son temps à chercher les meilleurs sanatoriums et internats spécialisés pour Senia, car il s’y trouvait sous la surveillance constante des médecins, et élever un fils-invalide tout seul était impossible. Nous savons maintenant par l’autobiographie de l’écrivain russe contemporaine Arbatova, quelles étaient les conditions dans ces véritabkes prisons pour les petit invalides. On y rencontrait des scélérats pire que ceux qui sont décrits dans les romans du grand écrivain anglais Dickens. Mais il y avait, certainement, du bon dans tout cela. En tous les cas, Senia faisait de la gymnastique, développa remarquablement ses bras et ses épaules, apprit à jouer de la guitare, commmença à écrire des vers. Son père lui rendait souvent visite. Plus tard, Senia fit des études dans un institut et on l’autorisa à s’installer dans un foyer, pour habiter plus près de son institut. Tante Frida s’intéressait toujours à la vie de Senia, mais ils se voyaient peu, parce qu’il leur était difficile à tous les deux de se déplacer : elle, à cause de son âge, lui, cause de ses jambes enfermées dans de lourds appareils.
La calvitie d’Efim augmentait sans cesse, mais son port altier et la vivacité de ses yeux ne changeaient pas. Et c’est alors qu’apparut Sveta. Elle était très vilaine, mais comme a dit le grand poète russe Nekrasov : “Qu’importe le visage, bonté dépasse beauté”. Par contre, blonde, un jeune corps saint - elle aurait pu être, non pas sa fille, mais sa petite-fille. Elle travaillait dans un jardin d’enfant. Et ce n’était pas une aventure de vacance ou de mission, mais quelque chose de sérieux. “Et peut-être, à mon triste crépuscule, brillera l’amour, tel, un sourire d’adieu”, ainsi que l’a écrit Pouchkine, génial poète russe. Mais tous étaient choqués par ces relations. La famille, à l’exception de tante Frida, ne les invitait pas, et ses ex-épouses cessèrent totalement leur relation indolente avec lui. Emma était le seule à qui cela était indifférent, car elle vivait depuis longtemps dans son propre monde. Tant que les enfants grandissaient, il les aidait, s’efforçait de communiquer avec eux, prenait parfois son fils aîné avec lui en congé. Mais maintenant, tout cela n’était plus nécessaire. Les enfants avaient grandi, ils étaient tous plus âgés que Sveta, sauf Senia, qui avait le même âge qu’elle.
Et qu’avait-elle trouvé en Efim ? Naturellement, c’était un bel homme, elle paraissait tellement miteuse à côté de lui. Et les jeunes, probablement, ne la regardaient même pas, mais Efim l’aimait et la gâtait. Alors que je les rencontrai, un jour, chez tante Frida, je remarquai que son visage était comme illuminé de l’intérieur par une lumière égale et radieuse. Certainement, c’est ce qu’on appelle le bonheur. Et sinon comment expliquer pourquoi, quand au bout de trois ans, on lui découvrit un cancer des reins négligé, elle le soigna jusqu’au dernier jour. Il était un homme tellement sain, par ailleurs, qu’il mourut longtemps et en souffrant, son cœur ne désirait nullement s’arrêter. Et peut-être, Sveta le retenait-elle à la vie? Officiellement elle n’était pas son épouse et prenait soin de lui avec abnégation. L’unique chose qu’elle voulut prendre après la mort d’Efim, c’était le fer à repasser électrique à vapeur, mais tante Frida s’y opposa catégoriquement - tout devait revenir à Senia. Les autres membres de la famille, et Senia lui-même, jugeaient, qu’il fallait donner le fer à repasser à Sveta : Senia avait reçu tout le reste, y compris la chambre de son père et son livret d’épargne. Mais tante Frida savait toujours, comment il fallait agir. Et toute la parentèle obéit à GB.
Mes parents moururent jeunes : mon père, alors que j’allais encore à l’école, maman, quand je terminai mes étude à l’institut. On peut donc dire, que tante Frida était la personne la plus proche pour moi. Il y avait en elle une sagesse, une sincérité, qui attiraient les gens vers elle. Elle disposait d’une telle autorité, qu’elle se tirait d’affaire là où on n’aurait jamais pardonné aux autres. Un jour, je vins lui rendre vsite sur l’île Vasilevski, où elle occupait une chambre dans un appartement communautaire, après avoir fait un échange avec la famille de Milotchka. Tante Frida faisait cuire du poisson à la cuisine, selon une recette personnelle. Elle le mettait ensuite dans des pots en verre, et le poisson se conservait longtemps, sans se détérorier. Dans la cuisine étaient assis ses voisins Iourka et Pavel, des jeunes gens, qui s’enivraient régulièrement, battaient leurs femmes et passaient parfois quinze jours en prison. Pavel réussit même une fois à y rester pendant six mois. Sa femme lui en voulait énormement et ne l’avait pas couvert. Et une fois j’ai surpris Iourka endormi à la cuisine, enlacant la poubelle. Les papiers dans le seau se soulevaient et s’affaissaient au rythme de sa respiration. Ainsi notre GB séparait ces gens, les réconciliit, écoutait les plaintes des uns sur les autres et ils la respectaient beaucoup. Donc, j’arrive, et à la cuisine la radio passe “Kheveînon cholom aleïkhem”, c’est tante Frida qui cesse d’écouter “La voix d’Israêl”. Et elle commence à raconter à Iourka, Pavel et à Ioulia, la femme de Iourka, qui les avait rejoints, sur Israïl - les kibboutz et toute la vérité sur leur guerre avec les Arabes, et ces ivrognes sont assis et l’écoutent, , bouche bée. Et personne ne l’abreuve d’injures, ni ne crie “youpine” -voilà comment était tante Frida.
Peut-être, grâce à son influence, et peut-être, parce que beaucoup le faisaient, Senia, Milotchka et sa famille et d’autres neveux de tante Frida partirent en Israël après la Perestroïka. Elle ne s’en alla pas. Peut-être, parce que tout comme la chanteuse russe des années 1980-1990 Katia Iarovaia, elle considérait “qu’on n’échappe pas à la Russie en fuyant”, peut-être parce qu’elle venait d’obtenir un studio dans la Maison des vétérans de la science, ce qui lui facilita considérablement la vie durant ses dernières années. Je lui rendais visite, lui coupais les ongles des doigts de pied, car elle ne pouvait plus les atteindre. Senia lui laissa son fer à repasser, de sorte que tante Frida avait maintenant deux fers à vapeur et deux machines à coudre. Et avec les machines à coudre, voici ce qui arriva. Quand tante Frida, Milochka et maman étaient en évacuation, son neveu, revenu avant elles en ville, prit sa vieille “Singer”. Son épouse savait coudre et aidait de cette manière à subvenir aux besoins de sa famille, qu’elle habillait de pied en cap, en même temps. Et soudain, quelques années après la guerre, tante Frida exigea qu’on lui rende sa machine à coudre. Elle ne lui était pas nécessaire, mais elle disait, que Micha n’avait pas le droit de la prendre sans lui demander. Personne ne réussit à la changer d’avis. Et Micha n’osa pas contredire GB. Le fait que la machine soit d’un grand secours à la famille de Micha ne l’intéressait pas. Elle dit, qu’elle la donnerait à Milotchka. Mais Milotchka s’apprêtait à acheter une machine à coudre électrique et refusa la “Singer”, et quand elle partit en Israël, elle laissa sa machine à sa mère. Je ne sais pas pourquoi, mais quand tante Frida mourut, parmi toutes les choses je choisis le fer à repasser de Senia et la vieille “Singer”. Ce furent les deux seules fois, où je ne fus pas d’accord avec GB.
Au début des années 1990, tante Frida décida de rendre visite aux siens en Israël et me prit avec elle, car seule elle n’aurait pas eu la force de faire un tel voyage. Nous avons été chez Milotchka à Rehovot et nous rendîmes visite à Senia à Netanya. Je ne le comprenais pas. Mais peut-être n’ai-je pas tellement essayé de le comprendre. Les aînés d’Efim, le fils de son premier mariage et sa fille du second, étaient très beaux et ressemblaient davantage à lui qu’à leur mère. Senia, lui, ressemblait plus à Emma, dans ses yeux noisette de juif se cachat toute la tristesse du monde sans la moindre trace des lueurs de son père. Mais il n’était pas triste. En lui se mêlaient de telles qualités et de tels défauts, qu’il était incompréhensible, comment tout cela pouvait cohabiter en un seul homme. Il était sensible et désinvolte, naïf et cynique, obstiné mais non persévérant. Je veux dire, qu’il s’occupait de beaucoup de choses sérieusement, mais quelque chose l’empêchait toujours de goûter aux fruits de son zèle. Par exemple, il jouait très bien à la guitare, mais s’était autrefois blessé le doigt et, bien que son doigt soit guéri, il considérait que maintenant, il ne pouvait même pas tenter de jouer professionnellement. Il existe tant d’ensembles de toutes sortes, des enseignants et des accompagnateurs sont nécessaires, il arrive même à des chantres de chanter maintenant au son d’une guitare, et j’ai vu, que Senia n’était pas pire que de nombreux musiciens, mais il s’était persuadé, que son doigt autrefois abîmé avait tiré un trait sur sur son avenir en tant que guitariste. Il n’essayait même pas de trouver un emploi d’ingénieur, considérant que, si les gens en bonne santé n’y réussissent pas, lui d’autant plus. Et à tort, car à l’Ouest, on viendra plus volontiers à l’aide d’un invalide. Senia écrivait des vers, on en avait publié quelques uns dans un journal à Leningrad encore. En Israël, il continuait à en écrire en grande quantité, mais ne les envoyait nulle part, car il craignait qu’on ne les lui vole. Il nous a lu à tante Frida et à moi, un extrait de son grand poème et des vers sur un grillon, qui m’ont paru être un obscur gallimatias, mais lui les considérait géniaux. Pour autant que je m’en souvienne, cette poésie parlait de l’absurdité de la vie.
Senia était solitaire, bien que, à en juger par la quantité de bouteilles vides dans sa chambre, il ne buvait pas seul (il s’était mis à boire, quand il vivait dans un foyer). Avec ses cousins, il n’avait presque aucune relation. Son exigence et son sarcasme rendaient la communication terriblement difficile. Il leur écrivait parfois des lettres, dont, si on les prenait au sérieux, on aurait pu s’offenser, et si c’était une plaisanterie, qui, je vous demande pardon, avait besoin de telles plaisanteries? Il commençait juste à ce moment-là à se passionner pour la philosophie. Puis le gendre de tante Frida lui écrivit, qu’il était devenu très religieux et suivait des cours. Moi, bien sûr, j’ai tout de suite pensé qu’il allait devenir rabbin. Et soudain - cette nouvelle. Mon Dieu, à qui cette mort absurde était-elle nécessaire? Quand tout autour on tue à chaque pas, quand ses compatriotes vont mourir dans cette horrible explosion. Comme dit un célèbre proverbe russe : “Malheur partagé n’est malheur qu’à demi”. Le monde a pitié des victimes à Netanya, on les vengera, quelqu’un va à nouveau commencer pour la n-ième fois à chercher les solutions de ce conflit sans issue... Et pendant ce temps-là, un homme tombe de l’étage supérieur d’une synagogue. Peut-être, Senia s’est-il suicidé, parce que justement il était devenu croyant, cherchai en Dieu les réponses aux questions qui le tourmentaient, et quand de telles choses commencèrent à se produire autour de lui, il cessa de croir à la divinité du monde ? Et si ce n’est pas un suicide, peut-on imaginer quelque chose de plus absurde ? Cela arrive aux enfants, et il n’était pas un petit enfant.
Et peut-être est-ce en cela que résidait le fond de l’histoire? Qu’il n’avait pas réellement mûri, n’était pas devenu un adulte, qui peut trouver des réponses aux questions douloureuses ou apprendre à vivre sans se les poser. Aussi se conduisait-il comme un enfant, il avait grimpé sur le rebord de la fenêtre pour faire le “crocodile”. Autrefois dans mon enfance, le tableau de l’éminent peintre français Gauguin “Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ?” provoquait en moi une angoisse obscure. Et un philosophe au moins a-t-il pu répondre aux questions, qui de génération en génération tourmentent les gens ? Comme l’a écrit le poète émigrant russe Leopold Epstein : “Un homme a vécu et il est mort “quintessence de toutes les philosophies”. Ou encore : “Lev a conçu un fils Sergueï, qui à son tour a conçu Aleksandr. Par un concours de circonstances s’est développé en lui un merveilleux génie”. Quelles circonstances, ont donc condamné Senia à une vie bancale, des possibilités non exploitées et une mort absurde ? La vie désordonnée de son père ? Le fait qu’il soit resté très tôt sans sa mère? Quel diable l’avait poussé à naître en Russie invalide ? Comment éduquait-on dans les établissements soviétiques de l’Etat ? Mais alors la moitié de l’humanité aurait dû sauter par la fenêtre. Pourquoi Efim et Emma l’avaient-ils conçu? Il doit y avoir dans tout cela une logique. Ou peut-être, comme dans cette anecdote sur la logique, qu’Epstein a mis en exergue de sa poésie : “Tu vois, il y a deux maisons, l’une a un toit rouge, l’autre un toit vert. Tout comme l’homme “il a vécu et il est mort”. Et aucun lien, aucun sens. Les uns laissent une trace, les autres s’en vont sans trace, et nous ne déchiffrerons jamais le secret de leur vie, ne connaîtrons jamais en quoi consistait leur destinée. Mais pourtant elle existait, voici ce qu’il écrivait à 18 ans :

J’ai été envahi par un sentiment terrestre,
Plus terrestre que le ciel, que l’herbe,
Heureux et espiègle,
Capable de pénétrer dans les mots.

Tantôt il s’élève plus haut que le ciel,
Tantôt retombe près de moi tel une feuille,
Et me dit : “Tu n’étais pas ici,
Et ceci tu le connais à peine”.

Et il dit : ”regarde donc
les nuages et les fleurs
Un peu plus haut ou plus bas -
Partout il y a tant de beauté !

Ne te dépêche pas, original, reste-donc sur place !
Où te presses-tu, tout alentour
Il y a tant de choses inépuisables,
Qu’une vie entière ne suffit pas à saisir de la plume !

Arrête un instant le mouvement
Des pluies, des vents et des nuages
Et un phénomène inconnu
Révèle-le par la consonance de mots nouveaux”.*

Mais, apparemment, à un moment donné “la corde bien tendue et accordée s’est rompue avec un défaut imperceptible” comme chantait le génial barde russe Vysotski, et l’harmonie fragile a été troublée. A qui la faute ?
Quand , enfant, j’ai commencé à faire de la musique, nous n’avions pas de tabouret de piano, et on empilait sur une chaise des dictionnaires encyclopédiques, afin que j’atteigne le clavier. Au début, j’étais assise sur une pile de deux tomes, puis, en grandissant, sur un seul volume. Je les changeai régulièrement pour ne pas les aplatir jusqu’à l’émiettement. Lorsque j’en avais assez de jouer, je descendais des dictionnaires et je me mettais à les lire. J’ai très vite appris la classification de toutes les personnalités qui s’y trouvaient. Tout en haut de cette échelle, il y avait les “géniaux”, puis venaient les “grands”, ensuite les “éminents”, les “célèbres”, certains n’étaient pas suivis de qualificatif, il était tout simplement mentionné “poète soviétique”, “compositeur français”. Encore fallait-il qu’il y figure. Il serait intéressant de savoir, si Epstein a déjà été introduit dans un dictionnaire ? Et si un jour on l’y fait entrer, le qualifiera-t-on de “célèbre”, “éminent”, ou le laissera-t-on ainsi, sans qualificatif ? Pour figurer, au minimum, parmi les “éminents”, il faut au début devenir “célèbre”. Et si tu n’es pas connu, même si tu es génial, qui le saura ? Et ce que tu penses de toi-même n’a aucune importance.
Comme c’est dommage que tante Frida ne soit plus à nos côtés. A toutes les questions elle pouvait donner une réponse - lucide et pleine d’espoir. Et tu réalisais instantanément, qu’elle avait raison. Ce n’est pas en vain qu’on l’appelait GB! Et maintenant, tu cherches une réponse dans la poésie - et tu trouves : “Le futur est problématique. Le présent est illusoire. Le passé est passé et ne vaut pas la peine d’en parler...”
Le monde s’assombrit - vous avez remarqué? Même la radio arménienne ces dernières années s’est tarie ! Et comme le climat a changé ?! Auparavant il n’y avait rien de tel.

Mon Dieu, où, mais où allons-nous?..

Avril 2002

*Vers de Leonid Kounine de 1975



Татьяна Янковская родилась в Ленинграде, окончила химический факультет ЛГУ, работала в научно-исследовательском институте. После переезда в США в 1981 году работала в учебных заведениях и частных компаниях, заведовала лабораторией. Начиная с 1991 года опубликовала несколько статей по литературе и искусству в газетах "Новое русское слово", "Панорама" и в журнале "Континент".

КВИНТЭССЕНЦИЯ ВСЕХ ФИЛОСОФИЙ

Памяти Леонида Кунина

Кто-то высмотрел плод, что неспел,
Потрусили за ствол - он упал.
Вот вам песня о том, кто не спел
И что голос имел - не узнал...

Конь на скаку и птица влёт -
По чьей вине? По чьей вине?

Владимир Высоцкий

Господи! Вчера говорила по телефону с зятем покойной тети Фриды, и он сказал, что в Нетании погиб Сеня. Я, конечно, сразу подумала про этот взрыв в ресторане, Сеня ведь был одинокий и верующий, вполне мог прийти туда отметить начало еврейской пасхи. Но нет - оказывается, он выпал из окна верхнего этажа синагоги. Боже мой, но как же можно было выпасть? Зять тети Фриды сказал, что Сеня научился делать "крокодила", это такая стойка на одной руке, когда тело находится в горизонтальном положении, - ну да, у Сени же были сильные руки, он их развил, чтобы компенсиривать слабость ног, - и, возможно, он делал этого "крокодила" на подоконнике для развлечения ешивских детей. Ну, и не удержал равновесия. Но толком никто ничего не знает.
Я, конечно, сразу подумала про самоубийство: Сеня ведь был инвалид, сирота, к тому же одинокий. Нет, сказал зять тети Фриды, этого не может быть, потому что Сеня был верующий. Скорей всего, раввины на всякий случай не стали доискиваться до причины, ведь если бы дознались, что Сеня покончил с собой, его не могли бы похоронить по религиозному обряду. А так похоронили, и даже какая-то организация пообещала выделить деньги на памятник. Да... Как поется в известной русской народной песне, "и родные не узнают, где могилка моя". Так моя мама когда-то пела. Да и захотят ли узнать? Вообще-то у Сени и родных-то по-настоящему не было, не ближе двоюродных, да и те разбросаны по всему свету. Нет, вру, были у него сводные брат и сестра, намного старше, но с ними связь была потеряна, потому что их матери знать не желали его отца с тех пор, как появилась Света.
Я-то Сене никто, просто я тетю Фриду любила, как родную, а Сеня приходился ей племянником, хотя по возрасту годился во внуки. У тети Фриды было прозвище ЦК. Не потому, что у нее был такой авторитет, что ее все уважали и слушались, а потому, что так она для скорости подписывала свои письма: ЦК Фрида, то есть, целую крепко, Фрида. Моя мама была двоюродной племянницей тети фридиного мужа. В 38-м году он, как и мои бабушка с дедушкой, был арестован. Они все получили по десять лет без права переписки, и больше их никто никогда не видел. Маме было пятнадцать лет, и тетя Фрида взяла ее к себе. Тети фридиной дочке Милочке было тогда двенадцать. Они и в блокаду вместе жили, и эвакуировались потом вместе, потому что университет, куда мама поступила перед войной, был эвакуирован в тот же город, что и институт, где работала тетя Фрида.
Во время блокады мама и познакомилась поближе с Ефимом, отцом Сени. Он был младшим братом тети Фриды. Гренадерского роста и силы, с большими еврейскими карими глазами, в которых мировая скорбь начисто перекрывалась веселой хитрецой. Но он был не хитрым, а скорей простодушным. Когда началась первая военная осень, тетя Фрида и девочки стали жить в одной комнате, чтобы экономить дрова. И Ефим часто приходил к ним и оставался ночевать, потому что жил в пригороде. Да и питаться вместе было легче. Ефим был инженером путей сообщения, у него была бронь. Паек у него был самый лучший из них, и он отдавал все в общий котел. А когда пайки урезали, то приносил иногда дичь и мясо. Это он так голубей и кошек называл. Сами бы женщины никогда на это не решились. Наверно, поэтому мой папа, знавший, как мама жила во время войны, любил потом дразнить своего друга-охотника, когда его жена подавала очередного принесенного с охоты зайца приготовленным то в сметанном соусе, то в белом вине с томатным соком, то с миндалем по-каталонски: "По-моему, я слышал, как этот заяц вчера в подъезде мяукал!" В общем, помогали они друг другу выжить.
Был ли он добрым? Скорей беззлобным и легкомысленным, что так часто принимают за доброту. Он нравился женщинам, легко их находил и так же легко терял. Только Света, моложе его почти на сорок лет, осталась с ним до конца, но это было уже потом. Ни один отпуск, ни одна командировка не обходились без женщины. Он галантно за всеми ухаживал, его мягкое баритонное похохатывание контрапунктом ложилось на их хихиканье. Как-то тетя Фрида попросила Ефима отвезти меня в Москву, к бабушке с дедушкой со стороны отца. Ефим ехал туда в командировку. Он старался, чтобы мне было интересно, и решил повести меня в вагон-ресторан. По дороге прищемил мне пальцы дверью в тамбуре. Ефим ужасно переживал, сам чуть не плакал, даже хитрые смешинки в глазах уступили место мировой скорби. Не помню, как я орала, но в конце концов, устав от плача, уснула. Разбудили меня его хохоток и хрипловатое хихиканье. Открыв глаза, я увидела сидевшую рядом с ним кудлатую рыжую тетку с толстыми ногами. Он, как взрослой, представил ее мне, ничуть не смущаясь ее вульгарностью. Они уже строили планы о встрече в Москве.
Трижды Ефим был женат. Первая жена ушла от него в науку, защитила диссертацию, вторая ушла к другому, а третья ушла в душевную болезнь после того, как Сенечка в год заболел полиомиелитом. Он стал хромым на обе ноги. Сначала Ефим надеялся, что Эмма поправится, периодически забирал ее из больницы домой, но потом смирился с тем, что это безнадежно. Он все время занимался поисками самых лучших санаториев и специнтернатов для Сени, потому что там он находился под постоянным наблюдением врачей, а растить сына-инвалида в одиночку было невозможно. Теперь мы уже знаем из автобиографии современной русской писательницы Арбатовой, какие условия были в этих, фактически, тюрьмах для маленьких инвалидов. Там попадались злодеи почище тех, что описаны в романах великого английского писателя Диккенса. Но было, наверное, и хорошее - во всяком случае, Сеня занимался гимнастикой, замечательно развил руки и плечевой пояс, научился играть на гитаре, начал писать стихи. Отец часто его навещал. Потом Сеня поступил в институт, и ему разрешили поселиться в общежитии, чтобы жить поближе к институту. Тетя Фрида всегда интересовалась Сениной жизнью, но виделись они нечасто, потому что обоим нелегко было передвигаться: ей - по возрасту, ему - из-за ног в тяжелых аппаратах.
Лысина Ефима все росла, но бравая осанка и живость глаз не менялись. И тут появилась Света. Очень она была страшненькая, но, как сказал великий русский поэт Некрасов, "нам с лица не воду пить, и с корявой можно жить". Зато блондинка, молодое здоровое тело - она ведь ему не то что в дочери, а во внучки годилась. Работала она в детском саду. И это был не командировочный или отпускной роман, а что-то серьезное. "И может быть – на мой закат печальный блеснет любовь улыбкою прощальной", как написал гениальный русский поэт Пушкин. Но всех эти отношения шокировали. Родственники, за исключением тети Фриды, не приглашали их в гости, а бывшие жены полностью порвали свое вялое общение с ним. Только Эмме было все равно, она давно уже жила в своем мире. Пока дети росли, он помогал им, старался общаться с ними, иногда брал старшего сына с собой в отпуск. Но теперь во всем этом не было необходимости. Дети выросли, все они были старше Светы, кроме Сени, который был ее ровесником.
И что она в Ефиме нашла? Конечно, он был видный мужчина, она выглядела такой замухрышкой рядом с ним. Опять же молодые, наверное, на нее и не смотрели, а Ефим ее любил и баловал. Когда я их как-то встретила у тети Фриды, то заметила, что лицо ее как будто освещалось изнутри ровным, радостным светом. Наверное, это и есть счастье. А иначе как объяснить почему, когда через три года у него обнаружили запущенный рак почек, она до последнего дня ухаживала за ним? Он был такой здоровый во всем остальном мужчина, что умирал долго и мучительно, никак не хотело сердце останавливаться. А может, Света привязывала его к жизни. И она ведь официально не была его женой и ухаживала за ним бескорыстно. Единственное, что она хотела взять после смерти Ефима - это электрический утюг с паром, но тетя Фрида была категорически против - все должно остаться Сене. Другие родственники, да и сам Сеня, считали, что утюг нужно отдать Свете: Сеня ведь получил все остальное, включая комнату отца и сберкнижку. Но тетя Фрида всегда знала, как надо. И вся родня слушалась ЦК.
Мои родители умерли рано: отец - когда я еще училась в школе, мама - когда я окончила институт. Так что можно сказать, что тетя Фрида была самым близким мне человеком. Какая-то в ней была мудрость, открытость, и это привлекало к ней людей. Таким она пользовалась авторитетом, что ей сходило с рук то, чего другим бы никогда не простили. Один раз пришла я ее навестить на Васильевский, где у нее была комната в коммуналке после размена с Милочкиной семьей. Тетя Фрида тушила рыбу на кухне по своему особому рецепту. Она потом складывала ее в стеклянные банки, и рыба долго стояла, не портясь. На кухне сидели ее соседи - Юрка и Павел, молодые мужики, которые периодически напивались, били своих жен и иногда садились на пятнадцать суток. Павел так даже умудрился один раз и на полгода сесть. Очень уж жена была на него зла и не стала выгораживать. А Юрку я один раз застала спящим на кухне в обнимку с мусорным ведром. Бумажки в ведре вздымались и оседали в такт его дыханию. Так наша ЦК эту публику разнимала, мирила, слушала их жалобы друг на друга, и они ее очень уважали. Ну так вот, прихожу я, а на кухне радио играет "Хэвейну шолом алейхем", это тетя Фрида кончает слушать "Голос Израиля". И начинает она рассказывать Юрке с Павлом и Юркиной жене Юле, которая тоже подошла, про Израиль – какие там кибуцы, и всю правду про их войны с арабскими странами, а эта пьянь сидит слушает раскрыв рты. И никто ее не посылает, не кричит "жидовка" - вот такая была тетя Фрида.
Может быть, благодаря ее влиянию, а может, потому, что многие так делали, но и Сеня, и Милочка с семьей, и другие племянники тети Фриды после перестройки уехали в Израиль. Она не поехала. Может быть, потому, что вслед за русским бардом 80-90-х годов Катей Яровой считала, что "от России не спасешься бегством", может, потому, что перед этим получила однокомнатную квартиру в Доме ветеранов науки, что сильно облегчило ей жизнь на старости лет. Я навещала ее, стригла ей ногти на ногах, ей было уже не достать. Сенин утюг у нее остался, так что у тети Фриды было теперь два утюга с паром и две швейных машинки. А с машинками такая история. Когда тетя Фрида с Милочкой и мамой были в эвакуации, ее племянник, который раньше вернулся в город, забрал ее старый "Зингер". Его жена умела шить и этим подрабатывала, да заодно и всю семью обшивала. И вдруг через несколько лет после войны тетя Фрида потребовала машинку обратно. Ей швейная машина была не нужна, но она сказала, что Миша не имел права брать ее без спроса. Никто не мог ее переубедить. И Миша не посмел перечить ЦК. То, что машинка была большим подспорьем для Мишиной семьи, ее не интересовало. Она сказала, что отдаст ее Милочке. Но Милочка собиралась купить себе электрическую машинку и от "Зингера" отказалась, а когда уезжала в Израиль, то оставила свою машинку матери. Не знаю почему, но когда тетя Фрида умерла, я из всех вещей забрала Сенин утюг и старый "Зингер". Это были два случая, когда я была не согласна с ЦК.
В начале девяностых тетя Фрида решила навестить своих в Израиле и взяла меня с собой, потому что ей одной было бы не осилить такое путешествие. Побывали мы у Милочки в Реховоте, навестили Сеню в Нетании. Непонятный он был для меня человек. А может, я не очень и старалась понять. Старшие дети Ефима, сын от первого брака и дочь от второго, были очень красивые, похожи больше на него, чем на матерей. Сеня же был больше похож на Эмму, в его еврейских карих глазах затаилась мировая скорбь без следа отцовских смешинок. Но грустным он не был. В нем перемешались такие качества, что непонятно было, как это все могло сочетаться в одном человеке. Он был чувствительным и бесцеремонным, наивным и циничным, упорным, но ненастойчивым. Я имею ввиду, что он многими вещами занимался серьезно, но что-то всегда мешало ему вкусить плоды своего усердия. Например, он очень хорошо играл на гитаре, но когда-то повредил палец и, хотя палец зажил, считал теперь, что не может и пытаться играть профессионально. Столько существует всяких ансамблей, нужны педагоги, аккомпаниаторы, даже канторы теперь, бывает, поют под гитару, и я видела, что Сеня ничуть не хуже многих музыкантов, но он убедил себя, что поврежденный когда-то палец поставил крест на его будущем как гитариста. Инженером устроиться он даже не пытался, считая, что если здоровых не берут, его не возьмут тем более. И напрасно, на Западе как раз инвалиду скорее могут пойти навстречу. Сеня писал стихи, парочку напечатали в газете еще в Ленинграде. В Израиле он продолжал их писать в большом количестве, но никуда не посылал - боялся, что украдут. Он читал нам с тетей Фридой отрывок из своей большой поэмы и стихи про кузнечика, которые показались мне невразумительной чернухой, а сам он считал их гениальными. Насколько я помню, стихотворение это говорило о бессмысленности жизни.
Сеня был одинок, хотя, судя по количеству пустых бутылок в его комнате, пил он не один (он научился пить, когда жил в общежитии). С двоюродными своими он почти не общался. Его требовательность и сарказм сильно затрудняли общение. Иногда он писал им письма, на которые, если воспринимать их всерьез, можно было обидеться, а если они были шуткой, то кому, пардон, нужны такие шутки? В то время он как раз начал увлекаться философией. Потом зять тети Фриды написал ей, что Сеня стал очень религиозным и поступил учиться. Я, конечно, сразу подумала, что теперь он станет раввином. И вдруг - такая новость. Господи, кому нужна была эта бессмысленная смерть? Когда вокруг убивают на каждом шагу, когда его земляки гибнут в этом ужасном взрыве. Как говорит известная русская пословица, на миру и смерть красна. Мир сочувствует погибшим в Нетании, за них отомстят, кто-то снова начнет в который раз искать разрешения этого безнадежного конфликта... И в это время человек выпадает из окна верхнего этажа синагоги. Может быть, Сеня покончил с собой именно потому, что стал верующим, искал у Бога ответа на мучившие его вопросы, и когда такое стало твориться вокруг, разуверился в божественности мира? А если это не самоубийство, то можно ли придумать что-нибудь более бессмысленное? Такое случается с детьми, а ведь он не был маленьким ребенком.
А может, в этом все дело? Что он не повзрослел по-настоящему, не стал зрелым человеком, который может найти ответы на мучительные вопросы или научиться жить, не задавая их. Потому и вел себя, как ребенок, полез на подоконник делать "крокодила". Когда-то в детстве во мне вызывала непонятную тревогу картина выдающегося французского художника Гогена "Кто мы? Откуда пришли? Куда мы идем?" И хоть один философ в мире сумел ли дать ответ на вопросы, которые из поколения в поколение мучают людей? Как написал современный поэт-эмигрант Леопольд Эпштейн, "жил-жил человек и умер - квинтэссенция всех философий". И еще: "Лев родил Сергея, а Сергей родил Александра. По стечению обстоятельств воспитался в нем дивный гений". Какие же такие обстоятельства обрекли Сеню на неустроенную жизнь, невостребованные способности и бессмысленную смерть? Непутевая жизнь отца? То, что рано остался без матери? Что догадал его черт родиться в России инвалидом? Что воспитывался в казенных советских заведениях? Но тогда половина человечества должна была бы выпрыгнуть в окошко. Зачем родили его Ефим и Эмма? Должна же быть во всем этом какая-то логика. А может, как в том анекдоте о логике, который Эпштейн взял эпиграфом к своему стихотворению: "Видишь, стоят два дома, у одного крыша красная, у другого зеленая. Вот так и человек - жил-жил и умер". И никакой связи, никакого смысла. Одни оставляют след, другие уходят без следа, и мы никогда не разгадаем тайну их жизни, не узнаем, в чем было их предназначение. Но было же оно, было - ведь вот что он писал в 18 лет:

Досталось чувство мне земное,
Земней, чем небо, чем трава,
Счастливое и озорное,
Способное вникать в слова.
То заберется выше неба,
То упадет ко мне листком,
И говорит мне: «Здесь ты не был,
А с этим ты едва знаком».
И говорит оно: «Взгляни же
На облака и на цветы,
Немного выше или ниже —
Везде так много красоты!

Не торопись, чудак, постой-ка!
Куда спешишь ты, ведь кругом
Неисчерпаемого столько,
Что хоть всю жизнь черпай пером!
Останови на миг движенье
Дождей, ветров и облаков
И неоткрытое явленье
Открой созвучьем новых слов».
Но, видно, в какой-то момент "тугая струна на лады с незаметным изъяном легла", как пел гениальный русский бард Высоцкий, и хрупкая гармония нарушилась… По чьей вине?
Когда я ребенком начинала заниматься музыкой, у нас не было крутящейся табуретки, и мне подкладывали на стул энциклопедические словари, чтобы я доставала до клавиатуры. Сначала я сидела на стопке из двух томов, потом на одном. Я их периодически меняла, чтобы не засидеть какой-то из томов до того, что он рассыплется. Когда надоедало играть, я слезала со словарей и начинала их читать. Очень быстро я усвоила классификацию всех знаменитостей, которые туда попали. Наверху этой лесенки были гениальные, потом шли великие, потом выдающиеся, известные, а некоторым и эпитет был не положен, просто было написано "советский поэт", "французский композитор". Если еще и вообще включили. Вот интересно, занесен ли уже Эпштейн в какой-нибудь словарь? А если его когда-нибудь занесут, то назовут ли известным, выдающимся или так, без эпитета оставят? Хотя чтобы попасть, как минимум, в выдающиеся, нужно сначала стать известным. А если ты неизвестен, то будь ты хоть гениальным, кто об этом узнает? И то, что ты сам о себе думаешь, никакого значения не имеет.
Так жалко, что нет больше рядом тети Фриды. Она на все вопросы могла дать ответ - трезвый и обнадеживающий. И тебе сразу становилось ясно, что она права. Не зря же ее называли ЦК! А теперь? Ищешь ответа в поэзии - и находишь:

Будущее проблематично. Настоящее - иллюзорно.
Прошлое - дело прошлое, и о нем говорить не стоит...
Мир мрачнеет - заметили? Уж на что - армянское радио,
А в последние годы выдохлось! И как изменился климат?!
Прежде такого не было.
Боже мой, куда же, куда мы идем?..

Апрель 2002

*Стихи Леонида Кунина 1975 года. (Т.Я.)